La démobilisation des mouvements sociaux dans la région postsoviétique – Interview with Virginie Lasnier

Virginie Lasnier est candidate au doctorat en science politique à l’Université McGill, coordonnatrice du Centre d’excellence sur l’Union européenne de l’Université de Montréal-Université McGill et co-responsable du Réseau québécois d’études postsoviétiques. Elle se spécialise en politique comparée et relations internationales.



Sur quoi porte votre recherche ?

Je travaille sur la démobilisation des mouvements sociaux et je compare quatre cas de la région postsoviétique (Ukraine, Géorgie, Russie et Bélarus). J’essaie de comprendre (1) comment analyser la démobilisation ou la fin des cycles de protestation en général (ce sont des questions qui ont été négligées dans la littérature des mouvements sociaux) et (2) les conséquences de la démobilisation sur l’état subséquent de la société civile dans des pays hybrides ou non-démocratiques. Ma question de recherche se formule comme suit : quelles sont les conséquences sociétales des mobilisations de masse dans la région postsoviétique? La mobilisation aide-t-elle à consolider la société civile?

Quel matériau utilisez-vous?

Ma méthodologie combine une analyse des évènements de protestation (« protest event analysis) et une approche qualitative de reconstitution des processus (« process tracing analysis »).

Pour l’analyse des évènements de protestation, je construis une base de données originale pour chaque mouvement social étudié. À l’aide de journaux locaux et de communiqués d’agences de presse, je collecte d’abord des informations sur tous les évènements de protestation reliés au mouvement social en me concentrant sur la période de démobilisation. Je code ensuite ces évènements selon plusieurs variables, dont le type (manifestation, ligne de piquetage, occupation, etc.), le nombre de participants et les organisations impliquées. Bien que cette méthode ne me permette pas d’atteindre une représentation parfaite des évènements, elle constitue néanmoins une façon reconnue de comprendre et de visualiser l’évolution des mouvements sociaux.

En ce qui concerne la reconstitution des processus, j’utilise non seulement les sources primaires qui me servent à construire ma base de données, mais aussi toutes sources secondaires se rapportant aux mouvements à l’étude. Mon objectif est d’analyser les différents processus de démobilisation, dans leur forme et interaction à travers le temps, afin de mieux comprendre les conséquences sociétales d’un mouvement.

Vous étudiez l’Union européenne depuis le Canada, quels sont les atouts et les défis de cette posture ?

Un défi évident provient du fait d’être éloignée de mon terrain d’étude, ce qui implique inévitablement des coûts plus importants pour des séjours et participations à des conférences ou ateliers. Cette distance m’aide cependant à avoir un certain recul ainsi qu’une perspective différente de mon objet d’étude. Je crois en effet qu’il est essentiel que les différentes régions du monde ne soient pas étudiées uniquement par des natifs ou des habitants de ces régions, de façon à éviter une reproduction constante des mêmes débats et lignes de pensées. Par exemple, discuter avec un chercheur européen qui travaille sur le Québec et/ou le Canada m’apporte toujours un éclairage nouveau sur ma propre société. Ainsi, la perspective comparatiste ne se limite pas seulement à une comparaison d’entités géographiques, mais aussi à une confrontation de perspectives théoriques différentes.

Sur un plan plus pragmatique, le fait d’étudier au Canada me permet de côtoyer de nombreux slavistes et européanistes très reconnus et de participer plus facilement à des conférences américaines importantes, telle la convention annuelle de l’ASEEES (Association for Slavic, Est-European, and Eurasian Studies).

Quel conseil donneriez-vous à un(e) étudiant(e) qui débute sa recherche sur l’Union européenne ?

Il faut non seulement maîtriser la littérature et essayer de prendre position sur les grands débats théoriques de la région, mais également rester en contact avec la réalité sur le terrain. Je conseillerais donc de saisir les opportunités pour séjourner dans les pays visés par nos recherches. Par exemple, j’ai séjourné plus d’un an en Russie dans le cadre de ma maîtrise en science politique et j’ai par la suite effectué un stage d’un an au Comité économique et social européen à Bruxelles. Ces expériences m’ont permis d’avoir une meilleure compréhension empirique de mon sujet, mais aussi d’ancrer mes réflexions et positions théoriques dans cette réalité de terrain.

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